L'arrivée du printemps

Next Topic
 
classic Classique list Liste threaded Arborescence
1 message Options
Répondre | Arborescence
Ouvrir ce message en vue arborescente
|

L'arrivée du printemps

Geppeto
‘ Est-ce que je dois y aller ? ‘

Réfléchissait Hwang-gung, tout en revêtant ces chaussons.

Plus tôt il avait croisé l’instructeur Roi Lee. Et celui-ci, comme à son habitude n’avait pas ménagé ses efforts afin d’incarner l’exemple de droiture et de discipline qu’il se devait d’arborer.

Ainsi, Hwang-gung s’était chaleureusement vu convié par de méchant coup de tibia dans les jambes, à augmenter ses exercices de développement musculaire des parties inférieures de son corps, et de préparer le rituel pour le Jultalgi à venir.

Bien sûr, ce rituel qu’ils pratiquaient n’avait quasiment rien à voir avec les véritables célébrations du Jultagi, mais c’était devenu une tradition au dojo d’organiser un concours de marche sur corde le jour de la cérémonie de Salutation du roi dragon. C’était aussi l’occasion de finir les derniers kimjang, avant de recommencer le rituel comme à chaque printemps.
 
Au fil des ans le concours devenait de plus en plus sanglant. Ils commençaient toujours par faire valoir leur adresse et leur agilité en faisant des acrobaties en équilibre sur la corde tendue. Mais cela finissait toujours par dégénérer, et les funambules en venaient systématiquement à des joutes en équipe de deux ou plus, où la seule règle était de rester le plus longtemps sur la corde...

Dès le départ de la compétition, celle-ci fut ponctuée d’os brisés, de luxations diverses et exotiques et de contusions à n’en plus finir.

Les instructeurs avaient trouvé cet exercice très valorisant et avaient ainsi décidé au fur et à mesure des ans d’augmenter la difficulté. L’année passée, ils avaient fait installer un filet élastique sous la corde. Au début les disciples furent ravis, et même un peu surpris de voir un peu de considération pour leur intégrité physique de la part des instructeurs. Mais ils déchantèrent très vite. Ce fut un véritable massacre. Ils ne pouvaient plus s’échapper. Alors qu’avant il leur suffisait de tomber au sol, au risque de se briser un bras, maintenant, ils ne faisaient plus que rebondir à portée de leur bourreau. On pouvait voir des combos dignes de Tekken ! Il y avait toujours des os brisés, mais plus à cause des chutes au sol…

Quoiqu’il en soit, Hwang-gung devait préparer les offrandes, et comme il était aussi responsable du potager principal du dojang, la préparation des premiers légumes de la saison pour le kimjang lui était aussi dévolue.

Et alors qu’il se préparait à sortir, il n’arrivait pas à se décider tant il était indécis. D’un coté, il pouvait faire appel à Lee Hyun. Il avait souvent subjugué Hwang-gung avec ses compétences pratiques, et même s’il n’était qu’un simple disciple, il jouissait d’une relative reconnaissance de la part des instructeurs. Ce genre de comportement de la part des instructeurs était assez rare pour être souligné.
Ainsi, s’ils travaillaient ensemble à la préparation du kimjang du dojang, il n’aurait pas à subir les exigences saugrenues de chacun des instructeurs. Mais d’un autre coté, s’il supportait seul face à l’adversité il pourrait voir Yeon Shioon et passer un peu de temps avec elle.

C’était un plaisir tout à fait égoïste selon les standards de Hwang-gung. La voie des arts martiaux et de l’illumination nécessitait une très grande maitrise de soi, et le respect de certain précepte comme l’abstinence.

Contrairement à ses frères d’armes, Hwang-gung n’était pas forcément intimidé face à la gente féminine. En effet, il avait grandi dans une famille où les femmes étaient en nombre, et il avait aussi fait ses études dans une école mixte. Là-bas, il s’était fait quelques amies et avait même eu une amourette avec une jeune fille de son voisinage.

Hwang-gung aimait penser que c’était son destin lui-même qui l’avait mené au dojang. Enfin, tout ça est une autre histoire.

D’une certaine façon, Hwang-gung avait déjà pris sa décision. Alors qu’il se posait encore cette question qui l’intimidait, il était déjà arrivé à hauteur de l’entrepôt où travaillait Yeon Shioon.

Il la vit au loin, au milieu des porteurs qui pullulaient dans tous les coins de l’entrepôt. Yeon Shioon se tournait tantôt à droite, tantôt à gauche tout en criant des instructions. Les hommes s’exécutaient sans broncher, et on pouvait voir qu’elle était vraiment la maitresse des lieux.

Yeon Shioon n’était pas ce qu’on pouvait appeler une jolie fille, mais elle avait un charme indéniable. Ses deux yeux avaient la forme de deux amandes effilées et son port affichait une dignité et une assurance que l’on ne retrouvait que chez les gens pourvus d’une mission, et qui le savaient.

‘ On dirait qu’elle a quelque chose de changé. Comme si elle a pris un peu de poids… ‘

Hwang-gung s’approcha lentement, se préparant à lui présenter les formalités d’usage.

Yeoon Shioon le vit arriver au loin, et d’un geste, elle indiqua à son contremaitre de prendre la suite des opérations.

Arrivé à hauteur d’un tatami de Yeon Shioon, Hwang-gung se courba le plus bas possible tout en saluant son hôte.

Celle-ci n’est fit pas cas, et tout donnant un ordre à un pauvre bougre qui passait par là, elle fit signe à Hwang-gung de le suivre vers les bureaux.

En son fort intérieur Hwang-gung était très nerveux. La transaction en elle-même était tout ce qu’il y a de plus formelle, mais à la suite de celle-ci Yeon Shioon avait toujours l’habitude de l’inviter à boire un thé sur sa terrasse personnelle.

Là à proximité, il y avait aussi les autres femmes de la famille Shioon, et l’ambiance respirait la franche camaraderie que l’on rencontre dans les familles où plusieurs générations vivaient sous un même toit.

Hwang-gung avait grandi dans le même type d’environnement, et ces quelques minutes auxquelles il avait droit une fois par an, lui permettait de revivre les scènes chéries de son enfance. Cet instant était sa madeleine.

Yeon Shioon prit sa commande machinalement comme elle avait l’habitude de se voir répéter le même manège d’années en années. Les besoins du dojang étaient comme figés dans la pierre, et la commande restait invariablement la même.

Puis, elle lui fit signer le bon de commande et donna ensuite le bon à vielle femme qui se tenait sur une chaise calée entre une armoire et de petits casiers suspendus au mur.

« Suis-moi. »

lui dit-elle tout en se dirigeant vers l’arrière du bureau qui donnait accès à la terrasse.

Yeon Shioon ouvra la voie, et lui tendit une chaise tout en indiquant qu’elle allait préparer le thé.

Hwang-gung s’assit tranquillement, appréciant la vue de la terrasse. On pouvait voir au loin défiler des oiseaux sauvages dans des trainées colorées et changeantes.

Bientôt, quelque chose d’inhabituel troubla Hwang-gung.

Le silence emplissait la terrasse et la porte qui donnait sur le salon ne laissait entrevoir aucune scène de liesse familiale. C’était comme si il n’y avait pas un chat dans la maisonnée.

Yeon Shioon revint de la cuisine en portant un plateau où étaient disposées deux tasses et une théière en fonte, ainsi qu’une petite assiette remplie de kimjang.

 Yeon Shioon le regarda les yeux rieurs et elle lui dit doucement en s’asseyant.

« Je ne te vois pas souvent, et pourtant à chaque fois que je te vois j’ai l’impression de te connaitre davantage tout en ne sachant toujours pas à qui j’ai vraiment à faire. »

Elle ponctua sa phrase d’un petit rire et repartit de sa voix encore douce malgré son usage appuyé.

« Je sais pourquoi tu viens, et aussi pourquoi tu ne viens pas. »

Puis, comme si de rien n’était, elle saisit la théière et versa un thé brulant et sombre dans les deux tasses en sifflant vers les oiseaux qui piaillaient dans les cages suspendues au toit de la terrasse.

Hwang-gung sentit son âme sortir de son corps, et s’il avait pu se voir, ça faisait vraiment comme s’il s’était incarné en une entité incorporelle tellement il était devenu blême.

Afin de retrouver une certaine constance Hwang-gung commença à réciter un mantra.

‘ Nami amida butsu… ‘

‘ Mais pourquoi je récite ce mantra. C’est pas comme si j’allais mourir… ‘

Hwang-gung était tellement déboussolé qu’il en oubliait ses mantras, pourtant répétés chaque jour depuis de nombreuses années.

Il saisit d’une main tremblante la tasse fumante tendue par Yeon Shioon. Et à ce moment là, une douleur terrifiante traversa sa main. La tasse était brulante.

Cependant, la douleur était salvatrice pour Hwang-gung. Elle lui avait permis de reprendre ces esprits. Et il n’avait jamais eu les idées aussi claires.

En l’espace de quelques secondes, il avait parcouru des dizaines de scénarios dans sa tête mais il ne parvenait pas à comprendre de quoi elle parlait. Effectivement, il avait un béguin pour elle mais cela n’avait jamais transpiré dans la vraie vie, ni même germé dans son imagination dans une étreinte charnelle purement fictive.

Yeon Shioon le regardait toujours d’un air tranquille. Rien ne laissait transparaitre une quelconque pensée sur son visage de jade.

‘ Nom d’un chien ! Mais qu’est ce qu’elle me veut ?!! ‘

‘ J’ai toujours été correct avec elle, alors qu’est ce qui se passe ?! ‘

Hwang-gung était complètement embarrassé et ne savait pas où se mettre. Finalement, il avait adopté la technique qui marchait toujours avec les instructeurs. Se taire, attendre que ça passe et laisser la situation se résoudre d’elle-même.

 Yeon Shioon passa une main dans ses cheveux d’ébène, caressant d’un geste sa soyeuse crinière qui s’écoulait comme onde sur ses épaules découvertes. Sa main s’arrêta sur son lobe avec le lequel elle se mit à jouer tout en continuant de le fixer des yeux.

Tout d’un coup, elle se leva du fauteuil en sautant comme un chat, et dit tout en allant vers la cuisine.

« Attend un instant, je reviens tout de suite. »

Hwang-gung la regarda disparaitre dans l’entrebâillement de la porte, le dos encore moite de la sueur froide qu’il venait d’avoir.

‘ Est-ce que je dois y aller ?!! ‘

Se dit-il.


~~ À suivre~~